Guerre en Ukraine : « Kiev a les hommes mais pas le matériel, la Russie dispose du matériel mais pas des hommes » – zimo news

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L’Ukraine célèbre, sous les bombes, la fête nationale de l’indépendance, mercredi 24 août, six mois jour pour jour après le début de l’invasion du pays par la Russie. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a mis en garde contre des « provocations russes répugnantes et des frappes brutales ».

Sur le terrain, depuis le retrait des forces russes des environs de Kiev, à la fin de mars, l’essentiel des combats s’est concentré dans l’Est – où Moscou a lentement gagné du terrain avant que le front se fige – et dans le Sud – où les troupes ukrainiennes disent mener une contre-offensive, elle aussi très lente.

Vincent Tourret, de la Fondation pour la recherche stratégique, et Rémy Ourdan, journaliste au Monde, ont répondu à vos questions sur l’état des forces militaires après six mois de guerre.

Victor : Après six mois de guerre nous nous approchons du tragique nombre de 10 000 morts côté ukrainien. Au vu de l’ampleur du conflit, pouvez-vous nous dire si cela est un nombre important ou relativement faible en comparaison à d’autres guerres ?

Rémy Ourdan : Les organisateurs des hommages à Maïdan évoquaient mardi « 10 789 Ukrainiens tués par Poutine ». Le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Valeri Zaloujny, a évoqué lundi « près de 9 000 » combattants ukrainiens tués. L’ONU confirme de son côté « 5 587 civils tués » en Ukraine depuis le 24 février.

Nous ignorons donc le nombre exact de morts mais le bilan semble déjà au-delà de 10 000. Et il ne comprend que les décès confirmés, or beaucoup de personnes tuées l’ont été dans des villes ou villages désormais occupés par l’armée russe, où aucune enquête n’est possible. Rien que pour la ville de Marioupol, la municipalité désormais en exil estime qu’il y a peut-être eu plus de 20 000 morts.

Quel que soit le bilan exact, on peut déjà affirmer que la guerre en Ukraine est un conflit très meurtrier. Et distinguer une tendance majeure : les combattants meurent nettement plus que les civils, ce qui est rare, ces trois dernières décennies, dans les conflits de l’après-guerre froide.

Douglas Fir : En cas de contre-offensive ukrainienne en Crimée, est-il raisonnable de penser que le mécanisme de sécurité collective de l’OTSC sera mis en œuvre, entraînant, notamment, une intervention de la Biélorussie (voire d’autres Etats membres de l’OTSC) ?

Vincent Tourret : Pour pouvoir envisager une progression ukrainienne jusqu’en Crimée, il faudrait d’abord que les Ukrainiens réussissent à percer les défenses russes autour de Kherson ou, alternativement, dans la région de Zaporijia. Ce n’est pas une mince affaire tant les Russes ont réussi à fortifier leurs positions depuis le début de la guerre et ont renforcé leur dispositif avec des troupes récupérées dans le Donbass. L’équilibre des forces n’est plus aussi favorable à une offensive pour les Ukrainiens, bien que leurs frappes dans la profondeur russe (raids de forces spéciales, frappes par drones et missiles Totchka ou par Himars) neutralisent les PC de commandement et les stocks logistiques russes. Cette pression ukrainienne (que certains appellent « stratégie de la corrosion » et qui est une guerre d’usure) pourrait, par effet cumulatif, entraîner la désorganisation des forces russes. Mais, à mon avis, elle demeure insuffisante pour vraiment repousser leurs forces d’occupation.

Cela étant dit, la question que vous posez devient de plus en plus pressante, notamment avec les frappes ukrainiennes en Crimée, et met la position russe en porte-à-faux. La Crimée est déjà – selon la Russie – partie intégrante de son territoire. L’Ukraine porte donc déjà atteinte à la dissuasion russe, qui manque de moyens pour arrêter ces attaques. Je ne pense pas que l’OTSC sera activé (pour quels avantages ?), d’autant que ses membres sont plutôt réticents à appuyer l’invasion russe (le Kazakhstan, par exemple, dont le régime avait pourtant été sauvé par Moscou). La situation biélorusse apparaît de même intenable. Le pays a objectivement participé à la guerre en permettant aux forces russes d’envahir directement depuis son territoire l’Ukraine. Mais ses forces militaires et sa stabilité intérieure sont trop faibles pour pouvoir compter.

Lolxd : L’Ukraine a-t-elle les capacités (au niveau humain) pour effectuer des contre-offensives efficaces ou est-ce de la « propagande » ? De plus, a-t-on une idée des stocks de munitions russes restants sachant que ceux-ci (en Ukraine) sont constamment détruits ?

V. T. : Le problème de l’Ukraine n’est pas son potentiel humain. Contrairement à la Russie, qui connaît un manque critique d’infanterie, l’Ukraine est en état de guerre et a pu mobiliser sa population. Cependant, on ne « militarise » pas en quelques mois des centaines de milliers d’hommes, même avec une expérience passée grâce au service militaire. Il faut pouvoir les entraîner, les armer et in fine – et c’est peut-être le plus compliqué – les diriger, les associer et les faire manœuvrer correctement.

Les avantages russes et ukrainiens sont pour ainsi dire « inversés » ou asymétriques : l’Ukraine a les hommes mais pas le matériel, la Russie dispose du matériel (même si sa qualité baisse drastiquement) mais pas des hommes. L’Ukraine a donc besoin de temps pour monter en puissance grâce au soutien occidental en équipement. Notre aide est vitale à la défense de l’Ukraine et conditionne ses chances de victoire.

La question des stocks de munitions russes, malheureusement, ne peut pas recevoir de réponses précises, parce que nous ne disposons pas du stock dont la Russie a hérité de l’Union soviétique. Par contre, quelques indications existent et montrent que ces stocks sont loin d’être infinis, sont plutôt « à flux tendu ». Avec les deux guerres de Tchétchénie, la Russie a, par exemple, connu une période de crise des munitions aux alentours de 2002.

Or, depuis la fin de l’URSS, son secteur « des industries des munitions et de chimie spéciale » a connu une longue période de désinvestissement, de faillites et, franchement, d’effondrement industriel. L’Etat russe a vraiment relancé ses efforts de production à partir de la décennie 2010. Là encore, les taux de production annuelle ne sont pas connus, mais certains chiffres mentionnés par les industriels annonçaient 400 000 types de projectiles produits par an (hors munitions légères).

De la même manière, Moscou avait lancé un programme de reconversion de ses vieilles munitions, avec un objectif de 4,2 millions de munitions restaurées pour 2020. C’est là sûrement que le bât blesse : les stocks de munitions ont été majoritairement gardés à l’air libre. Or une munition d’artillerie (estimation russe) dure sept ans à l’air libre, et environ de vingt-cinq à trente ans lorsqu’elle est entreposée.

Un canon anti-aérien ukrainien fait feu vers les positions russes. Dans la région de Kharkiv, le 24 août 2022.

MarcF : D’après ce qu’on peut lire dans la presse, l’armée ukrainienne ne dispose pas du pouvoir de feu suffisant pour repousser les forces russes, et l’on se dirigerait donc vers un enlisement du conflit jusqu’au printemps 2023.

R. O. : L’armée ukrainienne semble à l’évidence se préparer, ces derniers mois, à lancer des contre-offensives. Pour le moment, ses deux principaux faits d’armée ont été de résister vaillamment autour de Kiev et de repousser partiellement l’armée russe autour de Kharkiv – cependant toujours bombardée très régulièrement.

Concernant l’avenir, je me garderais bien d’émettre le moindre pronostic : cette guerre a déjà réservé beaucoup de surprises depuis son déclenchement, le 24 février, et 99 % des « experts » se sont trompés à la fois sur les intentions de Moscou et sur la capacité de résistance ukrainienne.

François : Que sait-on de l’état des forces armées russes engagées en Ukraine ?

V. T. : La première phase de l’invasion, qui a duré jusqu’au 25 mars et qui s’est conclue par la retraite des forces russes du nord et du nord-est du pays, est une « anomalie ». La Russie, pour de multiples raisons (auto-intoxication, mépris envers l’Ukraine…), n’a pas considéré l’Ukraine comme un Etat véritable avec une armée réelle. Cette erreur d’évaluation magistrale a conduit les forces russes à négliger leur préparation pour l’offensive et « l’enveloppe » humaine et matérielle dont ils avaient besoin pour réussir leur invasion.

« La désorganisation et les très fortes pertes en hommes et en matériels dont la Russie a souffert ont donc complètement dégradé ses forces, qui n’ont jamais pu s’en remettre depuis »

Mis à part le raid des parachutistes sur Hostomel (avec les meilleures unités russes, cette fois, notamment la 31e brigade d’assaut parachutiste et la 45e brigade spetsnaz), qui, lui, était sérieusement pensé comme une opération de combat, le reste des forces d’invasion n’ont tout simplement pas pris la mesure de la tâche qu’elles entreprenaient. Entrant en Ukraine sans précaution, sans être organisées en BTG (l’organisation tactique de base pour les combats), les troupes russes sont donc directement tombées dans les embuscades tendues par les Ukrainiens. La désorganisation et les très fortes pertes en hommes et en matériels dont la Russie a souffert ont donc complètement dégradé ses forces, qui n’ont jamais pu s’en remettre depuis.

Il faut, en effet, comprendre que les Russes, pour moderniser leur armée, avaient fait le pari de moderniser « en largeur » et non « en profondeur » : le système de réserve hérité de l’ère soviétique a été sacrifié pour concentrer les investissements sur les troupes disponibles : c’était le pari d’une force plus réduite mais professionnelle, donc directement déployable et surtout mieux équipée en armements lourds et en moyens de communication. Les Russes étaient très impressionnés par les succès américains depuis l’opération « Tempête du désert » et essayaient, dans une certaine mesure, de répliquer ce modèle : fort investissement dans les moyens de frappe à longue portée (missiles Iskander, revalorisation des VKS (forces aériennes russes) et dans les capacités d’interfaçage entre systèmes (le système KRUS, par exemple, devait permettre à un fantassin de demander une frappe en communiquant directement avec un appareil).

Ce qui nous a trompés, dans l’analyse ces dernières années, est que les Russes avaient démontré de véritables progrès dans leurs exercices et dans leur opération extérieure en Syrie. Or on se rend compte aujourd’hui que la Russie avait surtout réussi à moderniser « en pointe », c’est-à-dire que les innovations étaient concentrées sur quelques unités d’élite, tels que les parachutistes, par exemple – du moins ceux employés –, mais n’étaient pas généralisées au reste de la force. La crainte, dès 2014 avec les combats en Ukraine que cette armée new look de 2010 soit devenue trop petite vis-à-vis du retour de la haute intensité en Europe, a en effet forcé la Russie à réintroduire de la masse dans son système militaire.

Le format réduit qui permettait la modernisation a donc éclaté avec la réintroduction des divisions à partir de cette période. Ce rehaussement des unités de l’armée de terre russe a alors accru le déséquilibre préexistant entre les budgets alloués : l’armée de terre russe, grande perdante des investissements a alors augmenté le nombre « d’unités » sans véritablement réussir à faire monter le nombre de ses effectifs. En Ukraine, alors que des BTG devaient contenir entre 800 et 1 000 hommes, on a alors plutôt constaté des formations autour des 300, voire moins… d’où une efficacité générale médiocre.

De la fumée s’élève du centre commercial Galaktika récemment bombardé, à Donetsk, en Ukraine, le 24 août 2022.

Arne Naess’secret daughter : La Russie semble ne faire que de faibles « progrès » dans l’Est et le Sud, alors même qu’elle concentre ses forces sur ces régions. Comment expliquer cela, eu égard notamment à la manifeste disproportion des forces en présence ? Quels sont les leviers ou réserves de force de la Russie pour les prochains mois (nucléaire mis à part) ?

V. T. : Pour les mêmes raisons évoquées précédemment : la modernisation russe a été très incomplète, concentrant ses investissements sur quelques unités au détriment de sa cohérence d’ensemble ; ce déséquilibre a ensuite été amplifié par l’invasion et sa planification catastrophique qui a conduit à la destruction des meilleures unités russes, à la perte de ses soldats les mieux formés et au gaspillage de ses meilleurs armements (son arsenal de missiles longue portée Iskander et Kalibr, plus précisément).

Les forces russes n’ont donc jamais rattrapé cette erreur initiale et semblent à court de solution pour remonter en compétences. La coordination interarmées (forces aériennes, navales, parachutistes et forces terrestres) est balbutiante – pour ne pas dire inexistante – et la manœuvre interarmes (blindés avec l’infanterie, utilisation des drones pour l’artillerie, le tout orchestré ensemble) est, quant à elle, très médiocre bien qu’elle se soit améliorée en phase 2 sur le Donbass (d’où les progrès, faibles, mais progrès, des forces russes sur le terrain). Inversement, les Ukrainiens, bien plus faibles en moyens, les ont bien mieux coordonnés, d’où une efficacité tactique supérieure en première phase et qui a permis de compenser, en seconde phase, la supériorité numérique russe en artillerie et aviation.

C’est l’un des facteurs (avec la logistique) qui est souvent trop vite oublié dans l’analyse des combats et des forces : l’intégration, la synergie des unités, cette capacité à combiner efficacement des armes différentes pour compenser leurs faiblesses et maximiser leurs puissances. Les Ukrainiens ont, depuis 2014, mis l’accent sur cet aspect en réformant leurs « pions tactiques » sur un modèle proche des doctrines des Etats baltes : celui de la défense totale. Ce modèle cherche à capitaliser sur l’initiative des bas échelons pour décentraliser au maximum ses forces et ainsi mailler le territoire de façon efficace.

C’est un des modèles dit de « techno-guérilla », où des petites unités motivées et équipées en armement antichar et antiaérien montent une défense flexible et agile pour contrer des forces supérieures. Je conseille, à cet égard, de lire les travaux de Joseph Henrotin. Dans ce modèle, les forces « lourdes » (blindées, mécanisées) sont maintenues en réserve, le temps que les forces adverses, usées par l’action des petites unités, soient vulnérables. L’Ukraine a donc réussi sa modernisation et maîtrise de façon efficace ce modèle défensif.

La question qui se pose désormais, est sa capacité à monter de véritables offensives, ce que ce modèle ne permet pas en soi. Le modèle des Etats baltes est pertinent dans le contexte OTAN : son postulat de départ est qu’il faut gagner du temps, user les forces ennemies pour permettre ensuite au reste de l’Alliance d’arriver avec ses moyens lourds pour monter l’offensive. L’Ukraine ne dispose pas de tels alliés. Il lui faut donc du temps aujourd’hui, pour constituer et faire monter en puissance ses unités lourdes. Cette guerre, de toute façon, est appelée à durer.

Le Monde



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